Tandis que la bande dessinée franco-belge a du mal à se départir des clichés sur l’Allemagne et la langue allemande, les mangas japonais proposent un regard différent. Et sachant à quel point les bandes dessinées japonaises sont populaires auprès des jeunes Français, nous aurions tort de passer à côté !
En effet, la bande dessinée franco-belge continue de produire moult albums ayant pour décor la Seconde Guerre mondiale, avec pour conséquence une représentation forcément toujours militaire et négative de l’Allemagne, des Allemands et de la langue allemande. Et les années ont beau passer, c’est devenu une forme de tradition, de genre en soi, et la lutte contre les nazis, les histoires de Résistance, continuent d’avoir le vent en poupe chez les auteurs et éditeurs francophones.
Les grandes grandes vacances, Les enfants de la Résistance (dont nous avons parlé dans l’article Germano-fil n°2), Les amis de Spirou etc..., tant de titres récents ayant pour cadre la période 1939-45 :
Les mangas japonais en revanche offrent une représentation tout à fait différente, et sachant que ces bandes dessinées sont devenues, dans le monde et en France en particulier, une lecture de masse incontournable de générations entières de lecteurs, alors nous invitons les germanistes et germanophiles à s’y intéresser, et en premier lieu les professeurs d’allemand.
Blue Lock le best-seller & Captain Tsubasa le classique
Néanmoins, commençons par l’un des best-sellers du moment, à savoir Blue Lock, la nouvelle référence en matière de football. Digne successeur du grand classique Captain Tsubasa (Olive & Tom), Blue Lock se démarque par des personnages ultra individualistes acharnés et obsédés à l’idée de devenir l’attaquant numéro un, dans le but de permettre au Japon de remporter un jour la Coupe du monde.
Blue Lock fait mouche dans un pays comme le Japon où l’individualisme n’existe pas. Alors, quel rapport avec l’Allemagne ? Dans sa progression, le héros, Yoichi Isagi, sera amené à rencontrer des joueurs internationaux de classe mondiale, et même à choisir un club européen où il essaiera de se faire un nom. Et vous l’aurez compris, Yoichi va opter pour... le Bastard München ! Vous avez bien lu, les noms des clubs européens sont déformés. Bayern devient Bastard. Déformation phonétique aux oreilles nipponophones, sans aucune connotation négative. En tout cas, c’est bien l’Allemagne que le héros choisit :
Ainsi, le manga offre quelques passages en allemand où l’on apprend par ailleurs que tout est traduit simultanément par oreillettes. Science fiction ou avenir proche ? A lire dans le volume 18 !
Kaneshiro & Nomura, Pika Edition
Il est aussi à noter que dans cet univers, le meilleur joueur du monde est Français. Il s’agit d’un certain Noël Noa, joeur imaginaire certes, mais évoluant lui aussi au Bastard München. Il est ainsi intéressant de constater que l’auteur a décidé de faire jouer le meilleur joueur du monde à Munich.
Comme tout manga à succès, Blue Lock a eu une adaptation en série animée, visible sur la plateforme Crunchyroll :
Quarante ans plus tôt, le manga culte Captain Tsubasa montrait le fameux gardien Wakabayashi (Thomas Price dans la version française du dessin animé) s’envoler lui aussi pour l’Allemagne, à Hamburg.
Et la fin de l’histoire était une épique finale de coupe du monde entre le Japon et... l’Allemagne du mythique Karl-Heinz Schneider :
Encore aujourd’hui, ce manga reste une référence et connaît de nouvelles adaptations tant en série qu’en jeux vidéo :
Blue Giant Supreme, l’Allemagne comme porte sur le monde
Suite immédiate de la série Blue Giant, on découvre ici l’arrivée à Munich d’un joueur de saxophone dont l’ambition est de devenir numéro un mondial, à l’instar des joueurs de footballs sus-cités. Après avoir connu un certain succès au Japon, Daï, le héros, s’envole pour l’Allemagne qu’il considère comme le premier pays où il doit se rendre pour conquérir le monde :
Sans parler un mot d’allemand et avec quelques bribes d’anglais, il va lutter pour faire reconnaître son talent dans un pays à l’accueil assez froit au premier abord. Mais avec son humilité toute japonaise, il ne va en aucun cas se victimiser et au contraire s’acharner pour se faire respecter et reconnaître.
Ce sera par ailleurs un vrai plaisir de suivre ce personnage qui ne se plaindra jamais de ne pas comprendre la langue et qui ne pensera jamais qu’elle est spécialement difficile. A noter que la planche ci-dessous est bel et bien extraite de la version française du manga :
© Shinichi Ishizuka, Glénat
Monster, le thriller
Vient ensuite un classique du thriller : Monster, de l’un des maîtres japonais du 9ème art : Naoki Urasawa.
L’histoire prend place en 1986 à Düsseldorf. Histoire policière, Monster offre un récit haletant où l’on suit les aventures d’un médecin japonais brillant installé en Allemagne mais confronté à des problèmes de conscience. Aurait-il dû sauver la vie à celui qui deviendra un terrible tueur en série ?
Ici, l’Allemagne est présentée de façon réaliste et même si la trame va finalement puiser dans le passé sordide du nazisme, il est intéressant de suivre ce héros japonais dans une histoire qui n’exploite jamais de clichés ni de stéréotypes.
Bien entendu, Monster aura aussi connu une adaptation animée :
Issak, un samouraï dans le lointain Palatinat
Voici un manga qui prend l’Occident à contre-pied, notamment lorsque celui-ci produit des films un peu ridicules avec Tom Cruise qui joue au beau guerrier (Le dernier Samouraï, 2003 - musique de Hans Zimmer). Issak est un samouraï parti pour l’Europe et plus particulièrement l’Allemagne en pleine Guerre de Trente ans.
© Makari & DOUBLE-S, Kioon
Alors que le lecteur occidental est habitué aux voyages exotiques dans la lointaine Asie, il est ici pris à contre-courant par un Japonais exilé dans la lointaine Europe. Récit sanglant et épique de grande qualité, marqué par le code de l’honneur, il sera plutôt conseillé à des lecteurs au minimum lycéens, tout comme Monster précédemment cité.
SPY x FAMILY, la guerre froide amusante
Grand succès des années 2020, SPY x FAMILY nous immerge dans un monde imaginaire où deux pays se côtoient dans un état de guerre froide : Westalis et Ostania, dont la capitale est Berlint (orthographié avec un t en effet !) Il s’agit d’une série très originale où l’on suit une famille factice composée d’un agent secret infiltré, faussement marié à une tueuse à gage, sans qu’aucun des deux ne connaisse la réelle activité de l’autre, avec une fille adoptive capable de lire dans les pensées, laquelle sait donc tout de ses pseudo parents, sans oublier le chien capable de voir l’avenir !
© Tatsuya Endo, Kurokawa
Et succès oblige, une version animée a bien entendu vu le jour, ainsi qu’un film cinéma :
L’allemand, langue du merveilleux et de la Fantasy
Dans les deux séries suivantes, nulle trace d’Allemagne, mais des traces d’allemand. On commence avec le super best-seller des années 2010, à savoir L’attaque des Titans de Hajime Isayama, dans lequel l’humanité subit les assauts de titans terrifiants, retranchée dans une cité fortifiée.
Ici, le héros se nomme Eren Jäger et l’héroïne Mikasa Ackermann. Ils sont accompagnés de Jean Kirschtein et de Cony Springer et autres Klaus, Freudenberg, Braun etc... Si l’histoire ne présente aucun lien avec une réalité quelconque, ces noms germaniques participent d’une atmosphère européenne, très éloignée du Japon, avec une consonnance clairement germanophone.
Ci-dessous, le générique de la version animée, dont la chanson japonaise commence par des paroles en allemand : Sind wir das Essen ? Nein, wir sind die Jäger !
Dans le même esprit linguistique et pourtant parfaitement différent, Frieren, manga lui aussi fort original, nous fait suivre les aventures de l’elfe justement dénommé Frieren et de ses amis Himmel, Eisen et Heiter ou encore Stark et Fern. Ils feront la rencontre de magiciens répondant aux noms de Genau, Falsch et Lernen. Quant aux méchants de l’histoire, ils se nomment Qual, Lügner et Draht.
© Yamada & Abe, Kioon
S’il ne faut pas forcément chercher un sens profond à tous ces noms, là encore ils démontrent que l’allemand tient une place particulière dans l’imaginaire japonais, quand bien même assez minoritaire. L’allemand n’y est pas marqué d’un sceau négatif.
Si Frieren peut facilement trouver sa place en collège, on fera tout de même attention à L’attaque des Titans, oeuvre particulièrement violente et sombre (même si l’on sait que de très jeunes élèves peuvent avoir accès à ces lectures à la maison et surtout à leurs versions animées sur internet).
Kaiju n°8, un Franz peut en cacher un autre
Série B de qualité, meilleure même dans sa version animée, Kaiju n°8 se déroule dans un Japon en proie aux attaques de kaïju. Depuis le fameux Godzilla, le Japon nous a habitués à se fantasmer attaqué par des monstres géants, répliques fantastiques des catastrophes naturelles et des deux bombes atomiques.
Ici, le lien avec l’allemand est ténu, mais parvient à faire référence à la grande littérature. Le héros est prénommé Kafka, référence évidente à la Verwandlung de Franz. En effet, dès les premières pages, le héros (qui a tout de l’anti-héros) obtient un pouvoir de transformation en kaïju, afin de mieux les combattre.
L’hommage absolu : L’anneau des Nibelungen
Œuvre méconnue d’un immense auteur qui a fait les beaux jours de l’animation japonaise à la télévision française dans les années 80, à savoir Leiji Matsumoto, auteur des incontournables mangas de science-fiction Albator (Captain Harlock au Japon) et Galaxy Express 999.
Ici, Matsumoto reprend ses personnages fétiches et réussit le tour de force de les mettre en scène dans l’œuvre de Wagner sous la forme d’un sublime space-opera. Ainsi, toute dispute opposant littérature et bande dessinée, manga populaire et musique classique élitiste, n’a plus aucun sens. Seul l’art existe, sous toutes ses formes les plus diverses.
Les mangas made in Europe and Germany
Un tel succès des bandes dessinées japonaises en Europe depuis les années 1990 a forcément eu une forte influence sur les nouvelles générations d’auteurs et de dessinateurs. Quand certains revendiquent leur amour pour la culture japonaise sans pour autant la copier, d’autres se rêvent en mangaka (auteur de manga). C’est ainsi qu’est apparu un mouvement de manga européen qui trouve un écho fort en Allemagne, pays qui rattrape son retard dans la culture du 9ème art.
Justement, les éditeurs et auteurs européens de manga unissent leurs forces dans un magazine de prépublication intitulé Manga Issho. Kana pour la France, Altraverse pour l’Allemagne, Planeta Comic pour l’Espagne et Star Comics pour l’Italie (pas d’anglophones...). Ainsi, dans le premier tome, on peut découvrir par exemple l’auteure allemande Gin Zarbo, avec en prime son interview où elle présente son histoire Scarecrow. Et ce qui est très intéressant, c’est qu’il existe donc quatre versions du magazine, en quatre langues. Voyez ci-dessous les versions allemande et française.
Dans l’éditorial du n°3, on apprend que le magazine fut présenté à la Manga Comic-Con durant la Buchmesse de Leipzig en mars 2025, où différents auteurs purent se présenter au public.
Souhaitons donc à cette démarche européenne d’aller le plus loin possible !
Enfin, les titres présentés ci-dessus ne sont bien sûr pas exhaustifs. Et les auteurs japonais continueront de créer des histoires et des mondes en lien avec l’Allemagne et la langue allemande. Alors montrons aux Français, si friands de culture japonaise, que la culture allemande peut être tout aussi exotique et passionnante !
A suivre !
Nota bene : Une première version de cet article a d’abord paru dans le Bulletin n°159 de septembre 2025.







