Sorti discrètement le 17 juin 2026, en même temps que le blockbuster Toy Story 5 de Pixar et au tout début de la coupe du monde de football, ce film français avait de quoi attirer la curiosité des germanophiles.
Deviens génial est une comédie telle que la France en produit des dizaines par an, avec dans le rôle principal l’humoriste Manu Payet. Jusque-là, ni le titre, ni le genre, ni l’acteur vedette ne renvoient à l’Allemagne ni à l’univers des germanistes.
Et pourtant, le sujet est tout à fait original : Manu Payet va se faire passer pour un professeur d’allemand de collège et accompagner un voyage scolaire en Allemagne. C’est inattendu venant de scénaristes français plus habitués à une tradition de défiance vis-à-vis de l’Allemagne. Quand un personnage français voyage, c’est plutôt outre-Manche, outre-Atlantique ou avec un fort tropisme méditerranéen, mais pas vraiment outre-Rhin.
Une comédie réussie
Le point de départ du film est parfaitement improbable quand on apprend que le personnage est en réalité professeur d’espagnol, et aussi lorsque l’on voit comment il parvient à muter précisément dans le collège de sa fille dont il veut à tout prix se rapprocher.
Mais comme toute œuvre repose sur un accord tacite entre l’auteur et le spectateur, alors on accepte cette idée saugrenue. On accepte bien des extraterrestres et autres monstres dans d’autres films, pourquoi ne pas accepter un professeur d’espagnol se faisant passer pour un professeur d’allemand ?
Allons droit au but. Le film est assez réussi dans son genre qu’est la comédie, avec cet avantage qu’il ne tente pas absolument de faire rire par une surenchère de lourdeurs comme on peut en subir dans d’autres films. Ici, tout est assez simple, et étonnamment assez bienveillant.
Le titre renvoie en réalité à la chanson éponyme de l’artiste Vald et correspond à la philosophie positive du film. Chacun possède en soi quelque chose de génial et doit essayer de le révéler. Alors oui, on sourit, on rit, on passe un bon moment.
Une comédie française ou un film franco-allemand ?
L’un des points forts du film est de rassembler à l’écran deux personnalités, Manu Payet donc, humoriste français reconnu et populaire, et Jan Josef Liefers, immense acteur de cinéma et de télévision, ce dernier jouant depuis 2002 dans la série policière culte Tatort.
Les derniers films rapprochant des acteurs français et allemands remontent à Frantz de François Ozon en 2016 et Joyeux Noël de Christian Carion en 2005. Le premier faisait se rencontrer Pierre Niney et Paula Beer. Le deuxième était un véritable blockbuster européen réunissant un incroyable casting franco-allemand avec Guillaume Canet, Dany Boon, Daniel Brühl, Benno Fürmann ou encore la star Diane Kruger.
Ces deux films partagent un point commun, ils se déroulent durant la Première Guerre mondiale, comme si un récit franco-allemand ne pouvait se jouer que dans l’unique cadre du conflit. Et c’est précisément ce qui rend Deviens génial très intéressant, car enfin on nous propose un récit franco-allemand en temps de Paix, dans une époque contemporaine et avec des gens proches de nous.
Et quoi de mieux qu’un échange franco-allemand ?
Lors d’un entretien, le réalisateur Léo Grandperret nous apprend que l’idée du film est née de la découverte de l’existence d’un jumelage franco-allemand. Ce concept l’a beaucoup intéressé et il a pris la mesure de ce vaste mouvement d’amitié né à la suite du Traité de l’Elysée de 1963. C’était pour lui un cadre propice pour une histoire et pour un film.
D’ailleurs, le film comporte des aspects réalistes. La salle d’allemand du collège est aussi vraie que nature. On verra passer une référence à l’OFAJ (Office Franco-Allemand pour la Jeunesse) et la représentation du jumelage est fort amusante. Côté français, le comité de jumelage est incarné par la drôlissime Melha Bedia qui joue une germanophile déjantée (capable de faire tomber les portables des élèves dans le Rhin !). Côté allemand, le comité est quelque peu vieillissant et gentiment ringard. L’auteur dépeint cette relation avec une vraie tendresse. On se dit alors que le film aurait sûrement pu insister beaucoup plus sur cette relation si riche entre Français et Allemands.
Finalement, le film se focalise plus sur le groupe français qui vit une aventure en Allemagne. D’ailleurs, il est intéressant de constater que le sujet de l’Allemagne est totalement absent de la plupart des interviews autant télévisées que sur internet données par les acteurs principaux. Aucun journaliste français ne semble avoir remarqué l’aspect franco-allemand de l’histoire. Malgré tout, Manu Payet rend un hommage appuyé aux enseignants.
Justement, la problématique du professeur d’allemand non remplacé, des effectifs de germanistes en baisse et du risque de disparition du poste sont au cœur du film, puisque le héros doit précisément organiser un voyage pour promouvoir l’allemand dans son collège !
Y parviendra-t-il ? En tout cas, les professeurs d’allemand ne pourront qu’être touchés par ces subtilités que ni les journalistes ni le grand public n’auront peut-être remarquées.
Quelle représentation ?
Qu’en est-il alors de la représentation de la langue de Goethe, de l’Allemagne et des Allemands dans cette œuvre ? Et puisque le héros du film se fait passer pour un professeur d’allemand, qu’en est-il justement de la représentation des professeurs d’allemand dans notre France contemporaine ?
Bien sûr, on pouvait s’attendre au pire, tant le public français est habitué aux clichés de généraux ridicules et de grandes vadrouilles defunesques. Mais le film nous épargne ces clichés en proposant une réelle rencontre.
On a le droit tout d’abord à une petite visite de Köln (Cologne) avec une scène d’anthologie où les téléphones portables de tous les élèves sont balancés dans le Rhin (ce qui est d’ailleurs une astuce scénaristique voulue et assumée par les auteurs qui voulaient précisément se débarrasser de cette entrave technologique, car quand les élèves sont sur leurs smartphones il n’y a plus rien à raconter…)
Il reste quelques stéréotypes tout de même. On notera une certaine rigueur allemande, voire raideur, avec notamment un entraîneur de basket ultra strict sur les horaires trop matinaux de son équipe. De son côté, le personnage incarné par Jan Joseph Liefers est un brin loufoque et borné, amoureux de la France et du jumelage. Il n’hésite pas cependant à rappeler aux Français leur réputation de peuple désorganisé et paresseux.
On se permettra d’ailleurs une critique concernant ce personnage, lequel tient absolument à jouer la « reconstitution » du match France-Allemagne de 1982 à Séville. Ce match fut un traumatisme dans l’histoire du sport français et reste jusqu’à nos jours une blessure dans la mémoire de nombreux amateurs de football, du fait des terribles circonstances de la défaite des Bleus ce jour-là. Qu’un Allemand amoureux de la France et artisan convaincu d’un jumelage veuille reconstituer ce match est une aberration, car cela reviendrait à vouloir humilier ses amis français !
Quoi qu’il en soit, le fils de l’entraîneur de basket, le jeune et beau Ben, rattrape tout cela en offrant à la fille du faux professeur d’allemand une jolie amourette. L’amour franco-allemand plus fort que les stéréotypes et que les maladresses scénaristiques !
Et puis, on nous montre aussi des Allemands fêtards, notamment lors d’une grande scène de danse sur la cultissime chanson Moskau du groupe Dschinghis Khan de 1979.
Quant au faux prof d’allemand incarné par Manu Payet, il enchaîne les situations compliquées où il ne doit jamais trahir son secret, alors que tout le monde parle allemand autour de lui ! On sait que c’est l’acteur lui-même qui a proposé de modifier le scénario en faisant de son personnage un professeur d’espagnol, pour la blague.
Néanmoins, Manu Payet est plus crédible en faux prof d’allemand qu’en prof d’espagnol qui se fait passer pour un prof d’allemand... En effet, les professeurs de langue sont tous suffisamment linguistes pour pouvoir s’adapter à une langue nouvelle, ce qui n’est pas le cas du personnage. Mais comme on le voit dans la bande-annonce, il finira par déclarer qu’il aime ce voyage et qu’il aime l’Allemagne. Belle déclaration !
Après l’humour : l’amour franco-allemand !
Deviens génial n’a sûrement pas eu le succès qu’il méritait, cherchant à trop être une comédie purement française en laissant trop de côté ce qu’il est réellement, à savoir une rencontre franco-allemande. Ni le titre ni l’affiche ne permettent de s’en rendre compte. Peut-être que s’assumer pleinement en tant que film humoristique franco-allemand lui aurait permis de se démarquer auprès du grand public qui aurait décelé une véritable originalité. Espérons que le film aura une nouvelle vie en format vidéo, sur plateforme et surtout à la télévision qui demeure le médium le plus populaire.
Et nous serons aussi curieux de voir si le film sort en Allemagne, et de quelle manière. Etant donné que les Allemands sont justement friands de comédies françaises, il sera intéressant de scruter la réception d’un tel film qui parle d’eux en des termes plutôt sympathiques.
Enfin, on terminera par une proposition originale à l’auteur, Léo Grandperret. Pourquoi ne pas imaginer une suite, réunissant la fille du héros et le fils de l’entraîneur de basket ? Leur faire vivre une belle histoire d’amour franco-allemande, dans l’Europe contemporaine, ne serait pas plus improbable que le film qui les a fait se rencontrer. Et cela pourrait vraiment devenir génial.


