Germano-fil n°2 : Des enfants français et allemands au cinéma

Culture germanophone et franco-allemande contemporaine, découvertes et réflexions

Bienvenue dans ce 2ème numéro de notre rubrique Germano-fil consacrée à la culture germanophone en France et à l’univers franco-allemand !

Un film français, un film allemand

Alors qu’a débuté ce 25 février 2026 la remarquable Quinzaine du cinéma allemand de Lons-le-Saunier, nous parlerons cette fois d’actualité cinématographique.

En effet, à un mois d’intervalle, deux films jeunesse sortent en France, au sujet d’enfants durant la Seconde Guerre mondiale. Tout d’abord, sorti le 18 février, "Les enfants de la Résistance" de Christophe Barratier qui avait déjà réalisé "Les Choristes" en 2003 (se jouant pendant la même période historique) avec déjà Gérard Jugnot.

Le film est une adaptation de la bande dessinée à succès, laquelle a débuté en 2015 et qui compte à ce jour 9 tomes, ainsi que de nombreux produits dérivés.

Et en mars, le 12 pour l’Allemagne, le 18 pour la France, sort "L’étage secret" (Das geheime Stockwerk) de Nobert Lechner qui avait réalisé précédemment « Le Mur qui nous sépare » (Zwischen uns die Mauer) en 2024 pour les 35 ans de la chute du Mur de Berlin. Il s’agit ici d’une oeuvre originale.

La Résistance des enfants

Si « Les enfants de la Résistance » s’inscrit clairement dans une tradition française du récit de la Seconde Guerre mondiale, « L’étage secret » représente une vraie originalité dans le paysage du cinéma allemand. Les deux films ont évidemment comme point commun d’avoir pour héros un trio d’enfants. Chaque récit met en scène deux garçons et une fille âgés entre 12 et 13 ans, d’un côté deux Français et une Belge germanophone et de l’autre un Allemand, un Autrichien et une jeune fille de confession juive, sans préciser si elle est allemande ou autrichienne.

Chaque oeuvre a aussi clairement pour mission de transmettre la mémoire de cette époque en s’adressant à un public jeune. Ne jamais oublier afin de ne pas recommencer les erreurs du passé. C’est le devoir de mémoire fortement présent en France comme en Allemagne.

Alors, qu’est-ce qui les différencie ? Tout d’abord leur public. « Les enfants de la Résistance » s’adresse en premier lieu aux jeunes Français, même si la bande dessinée s’exporte aussi en Allemagne, car comme on le sait le transfert culturel de la France vers l’Allemagne est important. Donc, même une oeuvre dont on pourrait penser qu’elle présente négativement « les Allemands » est proposée aux jeunes lecteurs allemands. On considère clairement en Allemagne de nos jours qu’une bande dessinée française racontant les malheurs des Français durant l’Occupation fait partie de ce devoir de mémoire.

De son côté, « L’étage secret » s’adresse d’abord aux jeunes Allemands (et Autrichiens), et on peut se réjouir de la sortie du film en France - même si elle restera quelque peu confidentielle - grâce au distributeur Fanny Dorian spécialisé dans le cinéma germanophone.

Et il est intéressant de noter d’autres différences. La plus importante tient notamment dans le genre des deux histoires, « Les enfants de la Résistance » se présentant comme un récit historique et « L’étage secret » comme un récit fantastique. Et c’est précisément là que tout se joue : Lequel des deux va permettre aux enfants et adolescents des années 2020 de s’identifier le plus fortement aux jeunes des années 1940 ?

On peut d’ores-et-déjà dire que la grande réussite du film allemand tient dans son personnage principal, à savoir Karli, lequel voyage entre son présent et l’année 1938 grâce à un ascenseur « magique ». Clairement, le jeune spectateur est transporté avec Karli d’un présent fait de connexion internet et de smartphones à l’annexion de l’Autriche et l’omniprésence menaçante du nazisme. Et alors que Karli vit dans une époque où l’information et les archives n’ont jamais été aussi accessibles, il va petit à petit se rendre compte qu’il ne sait absolument rien du passé.

Faudrait-il alors pour chaque jeune une expérience de voyage dans le Temps pour apprendre et comprendre l’Histoire ? C’est en tout cas ce que propose « L’étage secret », et ce avec beaucoup de subtilité et de finesse derrière une enquête policière à la manière du roman "Emile et les détectives" d’Erich Kästner. A chaque nouveau séjour dans le passé, Karli prend un peu plus la mesure de ce qui advient, jusqu’à comprendre de manière saisissante le risque que court à chaque instant son amie juive Hannah.

Ici, tous les protagonistes sont germanophones, le conflit est donc essentiellement idéologique et nullement linguistique. Qui est qui ? Qui est bon ? Qui fait semblant derrière les grands rideaux de ce grand hôtel de la station Bad Gastein ? Et qui est réellement mauvais ?

Un pan de la culture française

Comme dit plus haut, « Les enfants de la Résistance » s’inscrit dans un genre prolifique de la culture française : le récit de Seconde Guerre mondiale et plus précisément la Résistance. On y reviendra dans un prochain article, mais d’autres titres présentent de nombreux points communs, tels que "Les grandes grandes vacances", "Le réseau papillon", "Les amis de Spirou", "L’institutrice", "Quand la nuit tombe", "Simone" ou encore la Première Guerre mondiale avec "La guerre des Lulus", entre autres.

On trouve des équivalences dans la littérature jeunesse, comme par exemple "Charles, 1943" ou "Les enfants de la Balme" :

Toutes ces œuvres constituent donc un genre à part entière, au même titre que la comédie, la science-fiction ou le sport, et plus on s’éloigne de 1945 plus on crée de récits se déroulant à cette époque. Le devoir de mémoire ainsi que la profonde blessure de l’Occupation et de la Collaboration expliquent sans doute pour partie cette profusion de titres.

Pendant longtemps, « les Allemands » étaient les Méchants par excellence. Ici, c’est toujours le cas mais le personnage de Lisa va apporter une certaine nuance. En effet, pour les auteurs, il n’est plus question de faire du manichéisme trop simpliste. Alors ils ont introduit un personnage germanophone, une jeune Belge, auprès des héros français (car il s’agit bien de bande dessinée franco-belge). En mettant en avant un personnage d’une minorité méconnue, les germanophones belges, les auteurs montrent qu’on peut parler allemand et être bon quand même. Lisa aura d’ailleurs des difficultés d’intégration dans le village où elle se réfugie, certains habitants l’associant aux « Allemands ». Jusqu’au jour où Lisa avouera avoir menti pour se protéger. En réalité, elle est bel et bien Allemande. Ainsi, les auteurs permettent aux jeunes lecteurs de faire une distinction entre Allemand et Nazi.

Benoît Erst & Vincent Dugomier, Le Lombard

Dans les deux oeuvres, les enfants opposeront donc une forme de résistance à l’oppresseur, et peu importe qu’elle soit peu réaliste ou improbable. Les deux récits donnent aux jeunes des années 2020 la possibilité de s’identifier et de se poser la fameuse question : « Qu’aurais-je fait moi-même à leur place ? »

De plus, nous nous permettrons de réfléchir plus avant quant à l’œuvre française. En effet, un tel récit, sous forme de bande dessinée ou de film, a-t-il pour unique but le devoir de mémoire ? Ou bien s’inscrit-il dans un phénomène culturel plus vaste ? N’observe-t-on pas dans ce mouvement une forme de blocage psychologique, comme si l’Histoire de France était figée dans les deux conflits mondiaux et dans une Résistance de plus en plus fantasmée ?

L’empathie avec ces Français d’autrefois, pris dans la tragédie de l’Histoire, ne dissimule-t-elle pas dans le fond un désir de retrouver une nation qui faisait société avec un ennemi héréditaire assurant l’unité ? On est en droit de se le demander.

Quel premier contact linguistique ?

Même sans être professeur d’allemand, on constate, encore et toujours, que très majoritairement le premier contact linguistique des jeunes Français avec l’allemand se fait dans le contexte de la guerre. Le devoir de mémoire n’a pas à être remis en question. Mais quel doit être, quel peut être, le premier contact d’un jeune Français des années 2020 avec la langue allemande ?

Si tous les Français, de part ce décorum culturel et le programme scolaire, connaissent les mots « mein Kampf », « Blitzkrieg », « Achtung », « Ausweis », « Führer », « Anschluss », ne faudrait-il pas réussir à leur faire découvrir l’allemand sous un autre angle, en proposant dès l’enfance un élargissement de la connaissance ? Les Français connaissent bien « Kinder », pourquoi ne pas aller plus loin avec « Lieder », « Blumen », « Farben », « Sonne », « Sonnenschein », « Liebe »... En réalité, la liste est infinie. ll suffit qu’elle sorte des sentiers battus ! C’est d’ailleurs le travail que s’efforce de mener le magazine bilingue Baguette & Marmelade, véritable J’aime Lire franco-allemand.

Une ouverture par le cinéma ?

Les années 90 post chute du Mur de Berlin avaient déjà tenté l’expérience avec "Lola rennt". Ou comment montrer une Allemagne capable de produire de la pop-culture :

Et si les années 2000 ont lancé le genre « DDR » (RDA), ou encore « Ostalgie », avec le cultissime Good Bye Lenin, on a pu voir des tentatives d’ouverture dans les années 2010 avec notamment la sortie en France de "Fack ju Göte" (Un prof pas comme les autres), certes assez vulgaire, mais terriblement « jeune » :

Malheureusement, on déplorera que « TSCHICK » de Fatih Akin, auteur acclamé et considéré comme l’un des plus grands cinéastes allemands contemporains, n’ait connu aucune sortie cinéma en France. Ce road-movie délicieux de deux adolescents berlinois paumés ne méritait-il pas le même éclairage que tous les road-movies américains ? Ou tout simplement, a-t-on tant de mal avec la représentation de ce que peut être l’Allemagne contemporaine ?

Car le tout dernier film de Fatih Akin à ce jour est bel et bien sorti en France. "Une enfance allemande : île d’Amrum, 1945". Et même s’il s’agit d’un chef-d’oeuvre, on remarque que la période du récit correspond mieux à l’image que l’on se fait de l’Allemagne.

D’ailleurs, si l’on regarde les films au cinéma entre fin 2025 et début 2026 touchant de près à ce pays, on trouve en plus des films sus-cités « La disparition de Joseph Mengele », le film américain « Nuremberg », « La goûteuse d’Hitler », venant s’ajouter à des dizaines de films consacrés à cette période et à ses personnages historiques.

Importer et montrer un cinéma germanophone plus varié

Pourtant, les films allemands ou germanophones à destination de la jeunesse ne manquent pas. On pourrait citer les titres suivants, la plupart sortis en France mais restés très confidentiels.

Par exemple le magnifique et très sensible "Reine d’un été" (Die Königin von Niendorf), où une jeune fille prend la tête d’une bande de garçons :

Très fort aussi, "D’égal à égal" (Auf Augenhöhe) , sur le handicap, où un jeune garçon vivant en foyer retrouve son père, mais ce dernier ne correspond en rien à l’image qu’il s’était faite de lui :

Ou encore une comédie fantastique telle que "Mon double presque parfait" (Unheimlich perfekte Freunde) :

L’animation allemande n’est pas en reste avec l’extraordinaire adaptation du mythique "Wie schön ist Panama" de Janosch :

Plus récemment, "Fritzi" mêlait avec génie l’animation et le film de « DDR », offrant au jeune public autant un récit jeunesse qu’un cours d’histoire :

Et bien entendu, le film commercial des studios Mack Magic, "Super Grand Prix" (Grand Prix of Europe) qui célébrait les 50 ans d’Europa-Park en 2025 dans un film de course qui n’a rien à envier aux « Cars » de Pixar, tout en revendiquant clairement son identité européenne :

Dans un monde en mutation où les jeunes générations passent une partie de leur vie sur les écrans de smartphone, le 7ème art sur grand comme expérience collective a plus que jamais du sens. Tandis que le cinéma français se porte bien en Allemagne - on se rappelle l’immense succès de « Willkommen bei den Schtis » - le cinéma allemand et germanophone doit être plus montré en France, et dépasser les thèmes de la Guerre, du nazisme et de la RDA. Il doit y avoir une place pour la comédie, humoristique comme romantique, pour le road-movie ainsi que l’aventure, ou encore les relectures de grands classiques de la littérature tels que "Das fliegende Klassenzimmer" (La classe volante) d’Erich Kästner, encore inédit en France.

Ou encore l’adaptation de séries jeunesse contemporaines comme "Mein Lotta-Leben" (Clara Catastrophe en France) :

Par chance, une plateforme telle que Zéro de conduite, d’ailleurs partenaire de l’ADEAF, permet de diffuser certains de ces films de manière officielle et légale dans les salles de classe.

C’est une bonne chose, car le cinéma a encore et toujours toute sa place dans la formation culturelle et intellectuelle des futurs citoyens que sont les enfants. Et la Résistance par la culture, dont le 7ème art, face à la folie du monde est plus que jamais nécessaire.

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