Réforme du collège : Pourquoi l’allemand a-t-il besoin du dispositif bilangue tel qu’il existe aujourd’hui ?

, par Jean-Michel Hannequart

- Si seules les classes bilangues qui permettent de commencer l’anglais en 6ème lorsqu’une autre langue a été enseignée en primaire sont conservées, la plupart des académies n’auront plus de bilangues, puisque l’allemand n’est presque plus proposé en primaire, à l’exception des régions frontalières. Or, on a besoin partout de compétences en allemand comme le montre l’ouverture d’une section aéronautique franco-allemande à Bordeaux.

- Les classes bilangues rassemblent actuellement plus des deux tiers de l’effectif des germanistes en collège. Beaucoup d’académies ont fermé des sections d’allemand LV2 ces dernières années en arguant du fait que l’allemand disposait d’un créneau propre, les classes bilangues. Supprimer ce créneau aurait des répercussions graves sur le recrutement des germanistes.

- Prétendre que l’on peut réintroduire l’allemand en primaire en implantant des postes fléchés dans les écoles est au mieux une illusion, au pire un mensonge. C’est justement parce qu’il s’est avéré impossible au début des années 2000 d’assurer une certaine diversification au niveau élémentaire (à cause de la demande sociale qui se porte très majoritairement sur l’anglais et des difficultés d’organisation) qu’on a convenu d’introduire l’apprentissage de l’allemand en 6ème. Une politique qui voudrait promouvoir l’allemand à la place de l’anglais est vouée à l’échec : la grande majorité des parents refuse de se voir proposer l’apprentissage de l’anglais devenu incontournable cinq ans après l’introduction de la LV1.

- Se priver de ce dispositif qui fonctionne bien est extrêmement dangereux. En 5ème, l’allemand se trouvera confronté à la concurrence de l’espagnol à laquelle le positionnement en 6ème l’avait partiellement soustrait. Il est très improbable que tous les élèves qui ont choisi la classe bilangue (à titre d’exemple 125 sections dans l’académie de Rouen) se reporteraient sur l’allemand LV2 (80 sections dans cette même académie). Une partie d’entre eux sera attirée par l’espagnol car à ce niveau, ce sont en général les enfants et non plus les parents qui font le choix de la LV2. Les atouts de l’allemand tels qu’ils sont décrits dans la brochure distribuée par l’institution, sont plus convaincants pour un adulte.

- On ne prive pas un convalescent de ses béquilles. Le dispositif bilangue (allemand commencé en 6ème) a permis de stabiliser l’effectif des germanistes. Le supprimer nous ramènerait à la situation d’avant 2005 où l’allemand perdait un point de « part de marché » par an.

- Les classes bilangues permettent actuellement de maintenir la mixité sociale dans de nombreux collèges REP ou REP +. Les supprimer conduirait à une ghettoïsation accrue de ces établissements. Priver de l’accès aux classes bilangues une population défavorisée, c’est supprimer toute motivation, toute envie de faire un effort pour se valoriser, c’est donc aller à contre-courant d’une politique qui veut redonner de l’ambition aux collégiens. Interdire toute option choisie par une minorité d’élèves au motif qu’elle enlève des moyens à la majorité conduirait à un appauvrissement de l’ensemble de la formation : devrait-on fermer les sections sports-études, les filières artistiques, renoncer à l’apprentissage des langues rares ?

- Les sections européennes comme les sections Abibac sont essentiellement alimentées par les classes bilangues. Même si les germanistes continuent à représenter 15% des élèves de collèges, le choix d’une section européenne anglais deviendra très majoritaire puisque cette langue aura été pratiquée depuis le CP et à plus haute dose en collège (13h sur 4 ans au lieu de 7,5h sur trois ans pour la LV2). Une bonne partie du vivier des sections européennes allemand ou abibac disparaîtrait. Or c’est sur elles que repose l’essentiel des dispositifs de coopération scolaire et universitaire avec l’Allemagne, notamment les cursus binationaux mis en place dans le cadre de l’Université Franco-Allemande.

- L’ouverture internationale des établissements scolaires repose souvent pour plus de moitié sur des échanges avec l’Allemagne (échanges de classes, séjours individuels, …). Un recrutement plus tardif, un enseignement moins intensif priveraient ces échanges d’une partie de leur vivier. Les échanges et séjours de longue ou moyenne durée sont accessibles au plus grand nombre grâce à l’aide de l’OFAJ et à l’engagement des enseignants. C’est loin d’être le cas des voyages à destination des pays anglo-saxons. Pour des élèves issus de milieux ou de régions peu favorisés, l’Allemagne offre des opportunités de mobilité précieuses.

- L’allemand est aujourd’hui un atout pour l’insertion professionnelle des jeunes, non seulement pour les ingénieurs et commerciaux qui se voient proposer des emplois bien rémunérés outre-Rhin, mais aussi pour les techniciens ou travailleurs qualifiés qui peuvent être amenés à travailler dans des entreprises allemandes présentes en France ou profiter des offres de stage dans des pays de langues germaniques. Les statistiques récentes montrent que les échanges entre nos deux pays ne cessent de progresser. Réduire l’offre de formation en allemand est incompatible avec une politique qui veut donner la priorité à l’emploi.

- Comme l’écrit le député Pierre-Yves Le Borgn’, « l’allemand ne peut ni ne doit être une langue parmi d’autres pour les écoliers, les collégiens, les lycéens et les étudiants de France. Elle est la langue de notre premier partenaire politique et économique, ce pays avec lequel nous avons construit, depuis janvier 1963, un projet citoyen inédit dans l’histoire ». La France s’est engagée à promouvoir l’apprentissage de l’allemand et ne peut renoncer à un dispositif sur lequel repose depuis plus de dix ans le recrutement des germanistes.

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